tout à son monde

Le 31 Janvier 2023

 

             Tout à son monde

 

       Assis sur la marche de pierre il est penché en avant pour permettre à ses petits bras d’œuvrer à ce qui l’accapare. À ses pieds, tout un tas de gravillons et de petits cailloux semblent jetés là, éparpillés au hasard… Hasard ? Pas tant que cela !

 

       Du haut de ses trois pommes, il a entrepris de construire tout un petit domaine. Le sien, à sa mesure, selon son imagination. Ces éparpillements de ces sortes de gravats à ses yeux sont bien autre chose. Il y a des murs, des chemins, des bâtisses aux rôles très précis, ceux qu’il leur donne. Ah bien sûr les bâtiments n’ont pas de toit. Il ne sait pas encore comment les réaliser. Mais cela n’a pas d’importance. Ce qui compte, pour lui, c’est ce qu’il voit de ce qu’il a fait et que cela corresponde très exactement à ce qu’il a souhaité, ou, chemin faisant dans son jeu—qui n’est pas un jeu pour lui—au fur et à mesure à ce que lui suggère son imagination. Et tout va très bien. Ça fait un bon bout de temps, pour lui, qu’il y est affairé. Il y est très absorbé.

 

       Ce qui se passe autour de lui ? Il ne peut pas dire qu’il n’en a pas conscience. Il y a du bruit, un peu de mouvement, des êtres de toutes sortes, de toutes tailles qui évoluent selon un ordre très précis… Mais tout cela lui est bien égal. Après tout, ce qu’il fait, on ne lui en demande pas la raison. Pourquoi donc irait-il s’inquiéter de ce qui meut le reste du monde ? Est-ce qu’il demande pourquoi ils font ci ? Pourquoi ils vont là ? Et tant qu’on ne vient pas l’interrompre, lui, avec ce genre d’interrogation, tout est pour le mieux pour chacun.

 

       Évidemment : il sait qu’il est assis sur une marche, en pierre, peu importe, devant la porte, lieu de passage assez fréquent d’un certain nombre de gens. Ses parents (mais ils sont occupés ailleurs), ses frères et sœurs (mais ils sont soit trop petits pour se déplacer seul, soit ils sont à l’école). Un voisin ? Oui, cela peut se faire. Il l’a déjà vu. Mais ce n’est pas le cas actuellement…

       Et puis, il saura bien lui dire si l’autre prétend « qu’il gène à jouer dans le passage » que ce n’est pas son affaire et que de toute façon il ne joue pas : il construit ! Quoi ? Cela ne le regarde pas, l’autre. Est-ce qu’il a l’intention de lui donner un coup de main ? Non : plutôt l’inverse puisqu’il dit qu’il gêne !

 

       Mais il est haut comme trois pommes, il œuvre à quelque chose de considérable et il entend bien qu’on ne l’y empêche pas. Na !

       Non mais !

Ce qu'ils font...

Le 22 Janvier 2023



Ce n’est pas un bourg très important. Jusqu’à il y environ une quarantaine d’année, tout le monde se connaissait. Au moins un peu. C’était avant que je vienne y habiter.

       Quand je l’ai découvert, on peut dire que je m’en suis épris. Rural, essentiellement agricole, il épousait suffisamment les contours de ce que je concevais comme de lieu de vie : relative proximité des gens, leur part d’originalité, l’esprit un peu communautaire qu’entretenaient la plupart des habitants…

Certes, j’arrivais en « étranger ». Si je voulais m’attirer en bonne part l’attention des gens, il me fallait m’investir un minimum dans leurs centres d’intérêt, respecter leurs usages, leur apporter un peu quelque chose. Mais au sens de bien d’entre eux, j’étais un « original ». Autant dire, outre de venir d’ailleurs—et on ne savait pas d’où—je ne « collais » pas à leur monde. Tant que je ne dérangeais personne, ni l’esprit de corps des originaires, une place pouvait m’être faite, précaire mais réelle, tant que je comprenais que je n’avais pas vraiment le droit à l’erreur.

 

       Or, si les gens de terroir apprécient qu’on aime leur cadre de vie et pour peu qu’on ne le griffe pas, ils ne sont pas du tout enclins à se laisser aimer. Cela est réservé à ceux du coin et des proches alentours.

       Alors, forcément, je commençais par une fausse note : je les ai très vite aimés, ensemble et individuellement pour la plupart. Ils m’opposèrent donc rapidement une distance. Et si l’on voit bien que je parvenais, par suite, à lier des contacts cordiaux, voire amicaux, avec ceux d’entre eux qui n'étaient pas vraiment originaires (du moins depuis suffisamment longtemps) on comprend que je me sois attiré une certaine suspicion qu’ils eurent à cœur d’entretenir.

 

       J’ai eu beau m’investir dans la vie associative (et venant d’ailleurs j’ai eu le tort de tenter d’y œuvrer plus que l’acceptable), côtoyer leurs habitudes, m’intéresser à leurs centres d’intérêt, je m’approchais trop de leur quotidien privatif, y compris dans le cadre collectif, pour recevoir leur agrément, aussi bienveillant et respectueux à leur égard je fusse. Et comme les évènements de ma vie m’ont transporté quelques temps ailleurs, sorti de leur horizon, de leur domaine de « surveillance », autant dire qu’à leurs yeux je me suis exclus tout seul de leur communauté.

 

       Un peu de temps a passé. J’ai eu le bonheur de pouvoir revenir vivre dans le village, de façon plus définitive.

       Mais j’ai commis, aux yeux de la plupart, quelques erreurs. La première : je suis devenu propriétaire d’une maison ancienne du bourg, très proche du cœur à plus d’un titre. Je me suis accaparé, en quelque sorte, d’une part de leur patrimoine. Peu leur chalut que nul n’avait guigné jusque-là la bâtisse—peut-être un peu trop chargée d’histoire dérangeante—je mettais le pied dans un domaine réservé, occupais d’une certaine façon une place géographiquement trop centrale à leur goût.

       Certains—voisins pour l’essentiel—se sont montrés acrimonieux, puis dédaigneux. Les autres se fiant ordinairement aux appréciations des plus proches, ils ont sensiblement opté pour une attitude similaire, moins visiblement « dérangés » toutefois par ma présence. Quant à « mon retour »… Il n’a guère été noté que par ceux qui m’avaient le plus côtoyé lors de mon séjour précédent.

 

       Je n’aurais été qu’en villégiature, tout aurait été différent. Cela fait vingt ans que j’habite le bourg. Le m’autorise—et encore on m’y a invité-seulement maintenant à m’approcher de la vie associative, me gardant d’investir la plus prépondérante dans leur vie courante des gens du lieu. Cela me « resocialise » un peu, au moins auprès de la petite communauté—quoi que grandissante—des introduits. Il n’empêche que je n’ai pas droit de cité. Sans m’approprier les paroles d’une ritournelle du cher Georges Brassens, j’avoue aujourd’hui tenir les « autochtones » et leurs alliés en part bien moyenne. Mais qu’on ne s’y trompe pas, tout cela ne me ressemble pas : c’est bien pour me protéger, non dans le but de leur en tenir rigueur.

 

       Si nul n’est prophète en son pays, sus à celui à qui on prêterait de vouloir le devenir dans le leur !

Le chemin des autres

Le 8 Janvier 2023

 

 

       L’homme se réveilla juste à la limite, avant de mettre le pied au-dessus du vide. Derrière lui, le chemin du sommeil l’avait porté jusque là. Marchant, il dormait.

       Il emportait avec lui l’enfant, depuis longtemps. Derrière l’homme, et donc derrière l’enfant, il y avait toute une foule de gens qui marchaient aussi. Ils marchaient après lui, et c’est bien là qu’était le problème : il était devant et ils ne le supportaient pas. Alors, le pressant, ils l’ont contraint à prendre ce chemin-là.

       Ce n’était pas vraiment le chemin qu’il souhaitait emprunter. Aussi, malgré la pression qu’on lui opposait, il tentait sans cesse de marcher au plus proche du chemin que lui voulait prendre. Et c’était pour l’enfant que ce soit ce chemin-là.

       Toute sa pugnacité résidait là : qu’on l’incitât à prendre une autre voie que celle à laquelle il avait pensé n’avait en soi pas une très grande importance. La vie c’est cela. On pense se rendre quelque part et on est porté à aller ailleurs. Parfois pas très loin, parfois à des lieues de l’endroit qu’on se destinait. L’important est de rester fidèle à ce qu’on voulait atteindre, tant que c’est la vie qui nous guide.

 

       Mais, quand comme lui, on a choisi de porter la responsabilité de mener un enfant, cela change tout. Et il est injuste que des gens vous infligent de choisir un chemin, une direction, une destination pour l’enfant, quand bien même ils ne sachent pas que c’est pour l’enfant.

       Et puis, en quoi cela les concerne-t-il ? Vous, c’est l’enfant qui vous inspire, vous indique la direction, la destination. C’est cela le plus important.

 

       Acculé, porté au bord du vide, contraint, ne discernant d’autre voie, de continuer d’avancer dans le vide, cela est insupportable.

       Tout près du chemin emprunté, il y avait un fourré, mélange de buisson et d’arbrisseaux. Il avait de l’avance sur les gens, sans qu’ils le sachent, peu leur importait puisqu’ils étaient persuadés qu’il serait contraint au seul chemin s’offrant à lui : le vide.

       Alors, il dissimula l’enfant dans le fourré et lui dit :

       « Tu ne bouges pas, tu ne fais pas de bruit, il ne faut pas qu’ils sachent que tu es là. Quand, ne me voyant plus, ils penseront que j’ai été contraint d’avancer dans le vide, ils s’en iront. Mais le vide ne doit pas être pour toi. Tu m’as porté à choisir le chemin pour toi, ce chemin ils ne le voulaient mais ils ne savaient pas que c’était pour toi que je le prenais. Alors le chemin qui te tient à cœur, tu vas le poursuivre. Après, lorsqu’ils seront loin. Il n’y a que deux différences : ce sera uniquement le chemin que Tu choisis. Directement. Et deuxièmement, ils penseront qu’ils ont réussi à me faire suivre le chemin qu’ils me destinaient. Que le vide soit pour moi n’a aucune importance et tu ne dois pas y penser. L’important c’est ta voie, pour Toi, et que personne d’autre ne t’y empêche, ne t’en détourne ».

 

       La voie de l’homme était de guider l’enfant à la destination que lui, l’enfant, souhaitait. Il ne l’a pas mené au bout et c’est bien : l’enfant fera sa propre part pour y parvenir. Et peu importait que l’enfant changeât de destination ensuite si c’était lui qui décidait.

       L’homme, lui, n’avait plus que le vide. Il reprit d’avancer et s’endormit. Plus rien ne le taraudait, le sommeil pouvait l’engloutir.